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Que peut l’Union européenne face aux violations des droits de l’homme en Turquie et en Biélorussie ?

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Chaque année, les députés européens attribuent à une personnalité ou à une organisation le prix Sakharov, qui vise à récompenser « la liberté de l’esprit ». La liste des lauréats nous renseigne sur les pays où il ne fait pas bon vivre pour un dissident : Chine, Russie, Venezuela, etc. En 2020, c’est un collectif qui a reçu la distinction : « l’opposition démocratique biélorusse » au président Loukachenko.

La Biélorussie et la Turquie (dont une ressortissante, la militante kurde Leyla Zana, a été récompensée par le prix Sakharov en 1995) narguent une UE impuissante sur un sujet qui relève pourtant de sa raison d’être, comme le souligne l’article 2 du Traité sur l’Union européenne (1992) :

« L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme. »

En vertu de cette conception, les résolutions du Parlement européen pleuvent sur Minsk et Ankara depuis des années, formulant les mêmes griefs : détention illégale d’opposants politiques, répression policière, non-respect des droits et libertés fondamentaux.

Sans être indifférente à la contestation populaire qui gronde en Biélorussie et en Turquie, Bruxelles peine à faire preuve de fermeté. En août 2020, une élection présidentielle frauduleuse a renouvelé pour cinq ans le mandat d’Alexandre Loukachenko, âgé de 66 ans, en place depuis 1994, plongeant le pays dans une atmosphère révolutionnaire et conduisant même l’UE à refuser de reconnaître le scrutin.

L’opposition démocratique s’est rassemblée autour d’une femme jusqu’alors inconnue, Svetlana Tikhanovskaïa, qui revendique l’avoir emporté dans les urnes. Les élections ont été suivies d’une grève générale et d’immenses manifestations pacifiques violemment réprimées : arrestations, torture, enlèvements et intimidations. À la façon d’un Assad prêt à tout pour se maintenir au pouvoir, Loukachenko a ainsi fini par vider les rues des manifestants. Tikhanovskaïa poursuit désormais la lutte depuis son exil lituanien avec le soutien affiché de l’UE.

Mais hormis décerner des prix Sakharov qui laissent les autocrates de marbre, que peut l’UE pour les droits de l’homme ?

La question est cruciale pour ces deux pays limitrophes de l’UE qui ont noué des liens institutionnels avec elle : les négociations d’adhésion pour la Turquie, la Politique européenne de voisinage pour la Biélorussie. Ces instruments de rapprochement, qui prévoient entre autres la promotion des droits de l’homme, sont aujourd’hui neutralisés par la dérive autoritaire des deux États. De plus en plus soucieuse de sa sécurité, affaiblie par le divorce britannique, l’UE peine à promouvoir ses valeurs au-dehors, en dépit des moyens d’action qu’elle conserve grâce à sa puissance.

Les faiblesses de la politique étrangère de l’UE

Les déclarations publiques des dignitaires bruxellois constituent le premier instrument possible. Mais pour que celles-ci soient persuasives, il leur faut de la cohérence. Or, la diplomatie européenne, quoique devenue plus autonome vis-à-vis des États membres, est parfois difficilement lisible, comme en témoigne l’homme qui la conduit, l’Espagnol Josep Borrell. Dans ses prises de parole sur la Turquie, il n’est question que de « tendre la main » et d’« approche constructive », alors que la situation des droits de l’homme se détériore sans discontinuer depuis deux décennies, au détriment, notamment, des Kurdes et des universitaires qui refusent la ligne dictée par le régime. En revanche, quand il s’agit de la Biélorussie, Josep Borrell parle volontiers de sanctions.

Comment justifier ce traitement différencié ? L’isolement de la Biélorussie y est sans doute pour quelque chose : les Européens, en critiquant Loukachenko, sont sûrs de ne froisser personne d’autre qu’un autocrate qui s’est souvent rendu grotesque. Le dictateur de Minsk, enfermé dans un univers parallèle nostalgique de l’époque soviétique, tourne résolument le dos à l’Occident diabolisé.

En revanche, la Turquie possède un fort pouvoir de nuisance : dans le chaos libyen où elle déploie depuis 2019 des milliers de soldats, sur les routes migratoires de la Syrie vers l’Europe qu’elle contrôle, en Europe même grâce à la diaspora turque établie en Europe, dont l’opinion pro-Erdogan a été rendue manifeste lors du référendum constitutionnel de 2017, et maintenant en Méditerranée orientale et au Haut-Karabakh. Sur ces multiples fronts, la Turquie heurte les intérêts des États européens, en particulier de la France. Ces atteintes à la stabilité régionale ont aussi pour effet de détourner l’attention des violations commises contre les droits de l’homme à l’intérieur.

Les sanctions, un instrument sous-utilisé

Comme le note le diplomate et chercheur Maxime Lefebvre, les prises de parole « sont de peu d’effet quand elles ne sont pas soutenues par une action diplomatique et des moyens coercitifs ». Et si l’UE peut se montrer coercitive, c’est surtout dans le domaine économique, particulièrement avec la Turquie dont elle est le premier partenaire commercial. L’UE la subventionne aussi dans le cadre de programmes de coopération : à eux seuls, les fonds de préadhésion (IAP, pour Instrument d’aide à la préadhésion), un dispositif finançant le développement des futurs États membres, représentent plus de 1,6 milliard d’euros sur la période 2007-1013.

Il est toujours délicat, pour l’UE comme pour l’ONU, de prononcer des sanctions contre un État qui commet de graves violations des droits de l’homme à l’intérieur de ses frontières sans compromettre la sécurité internationale. Mais la difficulté est encore accrue lorsque l’État en cause peut soutenir le rapport de force. À l’été 1989, le massacre des manifestants de la place Tiananmen par l’armée chinoise entraîne un embargo européen sur les armes à destination de Pékin et l’interruption de la coopération.

Trente ans plus tard, la Chine étant devenue une superpuissance, l’UE hésite bien davantage à sévir, en dépit d’atteintes aux droits et libertés fondamentaux toujours plus graves, en particulier celles subies par la minorité ouïgoure. Les députés européens n’ont pas manqué de décerner un prix Sakharov à un représentant de cette ethnie persécutée – l’intellectuel Ilham Tohti, en 2019 – et, le 17 décembre 2020, ont voté une résolution n’engageant à rien. Il revient au Conseil européen de prononcer les sanctions, à l’unanimité des vingt-sept chefs d’État ou de gouvernement. Or, les principes de politique étrangère divergent entre les États membres.

Mais même lorsque les États membres finissent par émettre des sanctions, à quoi mènent-elles ? La Biélorussie, depuis 1996, a essuyé tout l’éventail de sanctions dont Bruxelles est capable : interruption de contacts et de programmes de coopération, interdiction de visas pour Loukachenko et d’autres personnalités, ou encore gel des avoirs. Ces mesures ont semblé porter leurs fruits de 2007 à 2010, permettant un net réchauffement des relations avec l’UE. Mais un nouveau durcissement du régime a fermé cette parenthèse. La Russie, sous le feu des sanctions européennes depuis l’annexion de la Crimée en 2014, prouve elle aussi combien il est difficile de substituer un agenda constructif à la logique de guerre froide, en dépit des intérêts commerciaux et stratégiques qu’ont en commun Russes et Européens de l’Ouest.

Pourquoi les droits de l’homme sont-ils si difficiles à promouvoir ? Il faut rappeler qu’ils sont en partie une « construction culturelle occidentale », bâtie sur un héritage religieux et sur la philosophie des Lumières, et liée à la notion d’universalisme aujourd’hui remise en question. Les puissances émergentes du XXIe siècle ne partagent pas nécessairement cette tradition. À cet égard, la provincialisation de l’Europe dans l’ordre mondial est de mauvais augure pour ce qu’elle considère comme les droits fondamentaux de la personne humaine. Il se peut qu’à l’avenir, le modèle occidental soit de moins en moins attractif, concurrencé notamment par celui de Xi Jinping qui a de quoi séduire les autocrates du monde entier : la prospérité sans la démocratie.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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