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Opération « Dunhammer » : le cheval de Troie danois en Europe

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Dimanche 30 mai 2021, une chaîne publique de télévision danoise, Danemarks Radio (DR), en coopération avec d’autres médias (le journal Le Monde, la chaîne suédoise SVT, la chaîne norvégienne NRK, les chaînes allemandes NDR, WDR et le quotidien allemand Suddeutsche Zeitung) révèle l’existence d’un accord secret passé entre l’agence de sécurité nationale des États-Unis, la NSA (National Security Agency) et le service danois de renseignement de la défense, le Forsvarets Efterretningstjeneste (FE).

Cet accord, qui s’appuie sur un rapport commandé par le FE dénommé « Opération Dunhammer » et livré en 2015, révèle l’existence d’une coopération secrète américano-danoise qui a duré de 2012 à 2014. Cette opération a permis à la NSA et au FE d’accéder, via le logiciel XKeyscore, aux données SMS, appels, trafic Internet et autres services de messagerie de plusieurs hauts responsables politiques européens (français, norvégiens, suédois et allemands), dont la chancelière allemande Angela Merkel.

Un scandale international

Les révélations effectuées par ces médias après neuf mois d’enquête semblent éclairer sous un angle nouveau le limogeage, en août 2020, du chef du FE, Lars Findsen, de son prédécesseur, Thomas Ahrenkiel et de trois autres agents. La ministre danoise de la Défense Trine Bramsen, nommée en juin 2019, qui a été informée de cette affaire en août 2020, reprocherait notamment au FE la mise sur écoute des ministères danois des Affaires étrangères et des Finances ainsi qu’un fabricant d’armes du pays – et ce, au profit de la NSA.

Ces révélations ont eu pour effet une véritable levée de boucliers côté européen. Berlin, Stockholm et Oslo ont rapidement demandé des explications complémentaires au gouvernement danois, tandis que Paris mettait explicitement en garde ses partenaires danois et américain.

Pour autant, il convient de rappeler que, bien que ces révélations soient déroutantes, de telles pratiques d’espionnage sont en réalité anciennes. Dès la fin de la guerre froide et la disparition de l’ennemi soviétique, la NSA change rapidement son fusil d’épaule, intensifiant ses pratiques de surveillance et d’interception en direction de citoyens et d’États alliés.

Une pratique qui n’a rien de nouveau

Par le passé, le monde entier a longtemps sous-estimé les révélations faites dès les années 1970-1980 sur la NSA. Ces programmes portaient les noms de Fairview, Lithium, Oakstar, Stormbrew ou Blarney. Ce dernier programme, par exemple, reposait initialement sur un programme mis en place entre la NSA et AT&T (entreprise de télécommunications américaine) en 1978 dont l’objet était déjà à l’époque, l’espionnage des communications, via les câbles, routeurs et commutateurs internationaux, de nombreux pays dont la France.

En 1995, un ancien officier du Centre de la sécurité du Canada (CSE) dénonçait dans un ouvrage intitulé Spyworld : How CSE Spies on Canadians and the World, les pratiques canado-américaines d’espionnage mondial et domestique à travers la station canadienne de Leitrim (Ontario), spécifiquement en charge des entreprises et des responsables politiques européens.

En 1998, le service d’études du Parlement européen (STOA, Scientific and Technological Options Assessment) charge une fondation nommée Omega, basée à Manchester, de réaliser une étude sur l’« évaluation des techniques de contrôle politique ». Le rapport rendu par Omega préconise de focaliser des recherches spécifiquement focalisées sur la question de l’espionnage électronique au niveau international et de la situation juridique des Européens face à cette menace.

Le STOA lança alors une étude globale intitulée « Development of surveillance technology and risk of abuse of economic information », destinée à la commission des Libertés publiques et des Affaires intérieures du Parlement européen. Cette étude fut constituée à partir de quatre rapports distincts confiés à quatre experts indépendants (dont un français). Ses conclusions suscitèrent notamment des débats enflammés à l’Assemblée nationale en France. Élisabeth Guigou, alors garde des Sceaux, déclara à l’époque :

« Le réseau ÉCHELON a été détourné à des fins d’espionnage économique et de veille concurrentielle. »

Une enquête sera diligentée par la DST sur ce réseau (dont il sera question plus loin dans l’article), mais celle-ci n’aboutira pas et sera classée sans suite en juillet 2001.

Il faudra attendre la révélation de l’affaire Snowden par le Guardian, le 6 juin 2013, pour mettre à nu les pratiques massives de surveillance de la NSA. Durant plusieurs jours, le monde entier assistera éberlué aux révélations d’un analyste qui mettra sous les projecteurs la plus secrète des agences de renseignement américaines.

NSA : la domination via l’information

L’Armed Forces Security Agency (AFSA), créée en 1949 et rebaptisée NSA en 1952 est à l’origine du réseau ÉCHELON qu’elle coordonne et qui est un réseau de surveillance mondial des télécommunications créé pendant la guerre froide.

Ce réseau né en 1941 et formalisé en 1943, qui regroupe cinq partenaires anglo-saxons, les Five Eyes, permet une surveillance géographique totale de l’ensemble des émissions électromagnétiques et des communications internationales. Ainsi, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande entretiennent, par leur appartenance au réseau Five Eyes, des relations particulières entre eux et avec les États-Unis. En acceptant de partager et de coopérer, tout en évitant de s’espionner mutuellement, ces États s’alignent donc sur la stratégie cybernétique américaine. Parmi ces acteurs, le Royaume-Uni est le partenaire le plus important pour les États-Unis.

Un deuxième cercle d’États considérés comme très proches, les Third Party Nations, ou pays tiers, possèdent également des installations d’écoutes sur leur territoire (Allemagne, Danemark, Grèce, Italie, Japon, Norvège, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie et même Chine suite a la normalisation diplomatique sino-américaine de 1972). D’autres États entretiennent par ailleurs d’excellentes relations avec la NSA (Israël, Pays-Bas, France).

Membre des Third Party Nations, le Danemark présente l’avantage de posséder un positionnement géographique idéal. La NSA était au fait, depuis le milieu des années 1990, qu’une « dorsale Internet » de communication existait sous Copenhague. Cette « dorsale Internet », qui correspond à un très gros câble transfrontalier, permet les échanges internationaux et constitue une source de renseignements importants.

La NSA tire pleinement partie de l’emplacement géographique particulier de certains États en échange de l’accès à des capacités importantes d’interceptions, de financements et technologies avancées. Un centre de traitement des informations utiles à la collecte d’informations sur le vieux continent a ainsi été construit au Danemark, à l’est de Copenhague, sur l’île d’Amager. Ce site est idéalement situé dans les eaux territoriales danoises, à la jonction des embranchements de câbles sous-marins reliant de nombreux États entre eux (Allemagne, Suède, Norvège, Pays-Bas, Grande-Bretagne).

Union européenne : Alliée ou vassale des États-Unis ?

Le Danemark, allié stratégique des États-Unis, est un contributeur inconditionnel des opérations militaires étasuniennes dans le monde (Afghanistan, Irak, Libye et Syrie). Sujet d’inquiétude grandissant qui nécessite le soutien d’une grande puissance, l’Arctique, dont une partie est sous souveraineté danoise, agit comme un attracteur à puissances (Chine, Japon, Russie, Canada…) au vu des richesses que ce territoire recèle. Seul pays européen nordique à entre membre à la fois de l’UE et de l’OTAN, le Danemark a donc naturellement, ces dernières années, privilégié ses relations avec les États-Unis en établissant avec eux une alliance stratégique solide et profonde.

Le coût politique et économique des récentes révélations n’est pas encore connu. Ce qui est sûr, c’est qu’elles refroidiront, au moins de manière temporaire, les relations entre le Danemark et les autres États de l’UE.

Au-delà, un constat s’impose : il est impossible d’empêcher les États-Unis d’espionner l’Europe. Aucun État ne peut échapper ou s’opposer à l’omniprésence numérique américaine.

Si pour sa part, l’Europe s’est bien dotée d’une agence de cybersécurité créée en 2004 dont l’acronyme est ENISA (European Network and Information Security Agency), ses moyens sont cependant limités en moyens et en personnel (85 membres). Basée à Héraklion en Grèce, cette agence mène plutôt des actions incitatives et de conseil aux États membres et aux entreprises pour améliorer leur sécurité numérique. En résumé, elle ne possède aucune capacité d’action transnationale concrète et la faiblesse des moyens consacrés à son fonctionnement par les États membres reflète le côté éminemment national de la souveraineté numérique.

Consciente de ses insuffisances au niveau étatique, l’Europe a plutôt misé sur une stratégie de protection des données de ses citoyens et de son économie numérique. Depuis les révélations de l’affaire Snowden en 2013, l’UE a opté pour la mise en place de réglementations adéquates (RGPD en mai 2018) qui fait désormais d’elle un modèle de référence mondial.

Ce qui peut paraître choquant au premier abord n’est en réalité qu’une simple illustration du fonctionnement concret des relations internationales où seul l’intérêt national prévaut. L’espionnage n’est qu’une réalité contemporaine usitée par l’ensemble des acteurs étatiques en direction et à destination de tous. Pour paraphraser Sir Henry John Temple, plus connu sous le nom de Lord Palmerston : « Les États-Unis n’ont pas d’amis ou d’ennemis permanents, ils n’ont que des intérêts permanents ».



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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