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Les avatars de la solidarité européenne : le point de vue des citoyens

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À l’heure de la mise en œuvre d’un plan de relance commun sous l’égide d’une présidence portugaise mettant l’accent sur l’Europe sociale, la solidarité européenne est plus que jamais en débat.

Les crises successives qui ont frappé l’UE dans les deux dernières décennies sur différentes problématiques – croissance, dette, monnaie, chômage, climat, terrorisme, migration, état de droit, etc. – ont donné de cette solidarité entre États membres des images inégales. La critique des égoïsmes nationaux à courte vue face aux défis économiques et financiers post-2008 a été quelque peu atténuée par les efforts, même tardifs, visant à organiser la réponse à la pandémie et à ses conséquences en 2020. Il reste pour autant beaucoup à comprendre et à dire sur la perception qu’ont les citoyens des avatars de cette solidarité européenne dans toutes ses dimensions.

Une enquête conduite dans huit pays

Les premiers résultats d’une recherche en cours sur les fondements culturels et normatifs de la gouvernance européenne multi-niveaux fournissent quelques indications.

Les citoyens de huit pays, comprenant les plus peuplés (France, Allemagne, Italie, Pologne, Roumanie, Espagne, Royaume-Uni) et/ou les plus sujets à controverse (Hongrie) ont été interrogés, à raison de mille personnes par pays, lors d’un sondage réalisé en décembre 2020 par Billendi pour le compte du Cevipol-IEE (ULB), avec le soutien du Fonds de la recherche scientifique (FNRS). Le Royaume-Uni est inclus car il faisait encore formellement partie de l’UE au moment de la réalisation de cette enquête qui étudie les convergences et divergences entre sociétés européennes au-delà du Brexit.

Il a été demandé aux interviewés s’ils estimaient toujours ou jamais justifié, sur une échelle de un à dix, de : « partager la dette publique pour aider d’autres États membre en besoin de solidarité ; donner de l’argent public européen à un pays qui ne respecte pas l’état de droit ; pour un pays, refuser d’accueillir une partie des demandeurs d’asile arrivant dans l’UE ; discriminer entre citoyens européens concernant la liberté de mouvement ou d’autres libertés, que cela soit pour des raisons sanitaires ou autres ; apporter une aide militaire à un état de l’UE qui est attaqué ».

Les réponses des citoyens suggèrent l’existence d’un véritable socle de solidarité entre les peuples européens mais avec des variations très significatives selon l’enjeu.

Des perceptions contrastées

Au niveau sécuritaire, une très large majorité (77,5 %) considère qu’il est toujours justifié de fournir une assistance militaire à un État membre attaqué.

Le partage de la dette publique est aussi fortement approuvé (61,9 %).

Par contraste, presque la moitié des répondants (46,2 %) considère légitime qu’un pays puisse refuser de prendre sa part des demandeurs d’asile sollicitant l’accueil dans l’UE.

Lorsque l’on revient aux libertés fondamentales, notamment celle de circulation, qui sont le socle de l’intégration européenne, seuls 38,9 % déclarent acceptable de discriminer entre ressortissants communautaires ; et moins encore (29,9 %) acceptent l’idée de subsidier un pays ne respectant pas l’état de droit.

En résumé, l’UE apparaît à travers ce sondage comme une communauté politique faisant corps face à une menace externe et aux problèmes économiques, et – dans une moindre mesure – dans l’application de ses principes fondamentaux. En revanche, sur les aspects migratoires – ici abordés par le biais partiel du droit d’asile –, les divergences ressortent plus fortement.

Il faut naturellement garder à l’esprit que les attitudes exprimées dans un sondage sont loin de refléter des comportements politiques réels, et que les opinions publiques sont très volatiles et peuvent évoluer significativement quand des choix d’action publique impliquant des coûts effectifs et des sacrifices doivent être faits au nom du bien commun européen.

L’analyse par thème et par pays révèle en outre des fissures en fonction des intérêts nationaux derrière l’apparent consensus. Sur le partage de la dette publique, les plus nécessiteux et bénéficiaires principaux de transferts financiers européens (Italie, Pologne, Roumanie, Espagne) sont nettement plus enthousiastes que ceux qui sont supposés payer plus (Allemagne) ou ceux qui craignent de voir la manne accompagnée de contraintes (Hongrie).

De la même manière, les Polonais et les Roumains sont les plus enclins à considérer légitime de refuser d’accueillir des demandeurs d’asile, suivis de près par les Français, alors que les Allemands prennent le parti inverse. Ces mêmes Allemands s’affirment aussi comme les « meilleurs Européens » par leur refus massif de discriminer dans l’exercice des libertés fondamentales entre ressortissants communautaires.

Cet indicateur est le plus complexe dans la mesure où les citoyens des nouveaux États membres peuvent se montrer soucieux de ne pas revivre une réduction de leurs prérogatives qui rappellerait douloureusement ce qui était vécu comme un statut d’« Européen de seconde zone » lorsqu’ils n’appartenaient pas à l’espace Schengen (ce qui n’est pas encore le cas des Roumains). Dans le même temps, ils manifestent leur attachement au contrôle des frontières et des migrations. Ces ressortissants des nouveaux États membres sont aussi plus engagés que les autres sur la légitimité d’une assistance militaire inconditionnelle par crainte de la Russie voisine.

Quelles conclusions en tirer ?

Cette image en instantané des opinions publiques européennes confirme la solidarité européenne comme un récit politique que les citoyens corroborent, mais une histoire qui se dit en de multiples versions selon la voix nationale qui s’exprime et le sujet sur lequel elle porte.

Ce constat est en congruence avec les conclusions des sciences sociales sur l’existence d’un sentiment européen d’une communauté de destin, mais un sentiment variant en fonction du secteur d’action publique, du contexte de crise et du pays.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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