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Le prix de votre brique de lait dépend aussi… de la BCE

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Les membres du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) se réunissent toutes les 6 semaines dans une grande tour en verre à Francfort, en Allemagne. Les décisions qu’ils prennent à cette occasion ont des conséquences sur votre quotidien, notamment sur les prix que vous payez lorsque vous faites vos courses.

Lors de ces réunions, la BCE ajuste en effet les taux d’intérêt : les banques commerciales qui ont besoin de liquidités peuvent directement emprunter auprès de la BCE, qui leur fournira ensuite ces liquidités au taux d’intérêt de son choix. Les banques peuvent alternativement emprunter auprès d’autres banques, mais elles ne le feront que si elles arrivent à trouver un taux au moins aussi avantageux que celui de la BCE.

Les banques qui ont un excès de liquidité peuvent quant à elles déposer ces liquidités auprès de la BCE, qui rémunérera ces liquidités au taux d’intérêt lui aussi déterminé par la BCE. Bien sûr, aucune banque n’acceptera de prêter à une autre à un taux d’intérêt inférieur à celui qu’elle pourrait obtenir auprès de la BCE.

La Banque centrale européenne peut ainsi déplacer ces taux plancher et plafond afin d’essayer de guider le taux interbancaire, sur lequel se base l’ensemble des taux d’intérêt de l’économie. Ce qui explique à la fois pourquoi votre livret A vous rapporte si peu en ce moment et pourquoi vous pouvez emprunter à des taux historiquement bas pour acheter une maison.

Bien sûr, le taux d’intérêt que vous paierez pour votre prêt immobilier ne sera pas exactement égal au taux interbancaire. Il sera certainement plus élevé, reflétant un nombre de facteurs, tels que le coût de financement pour les banques, votre risque de défaut de paiement, ainsi que l’incertitude sur l’évolution future des taux.

Ricochet

L’évolution des taux de la BCE va avoir un impact sur les prix des produits : lorsque les taux d’intérêt diminuent, cela fera baisser vos mensualités sur un prêt automobile ou immobilier. Plus d’acheteurs seront donc tentés par de telles acquisitions, ce qui va exercer une pression à la hausse sur les prix. Les concessionnaires et les agents immobiliers remarqueront sans aucun doute cet enthousiasme accru des acheteurs et seront moins enclins à accorder une ristourne.

La baisse des taux d’intérêt de la BCE entraîne une diminution des mensualités d’un prêt immobilier.
Shutterstock

Les effets de la baisse des taux d’intérêt se feront ensuite ressentir sur l’ensemble de l’économie, tel le ricochet d’une pierre plate lancée sur l’eau. Les usines automobiles vont pouvoir augmenter la cadence et le secteur du bâtiment va multiplier les offres d’emploi. S’ensuivra une hausse de la demande pour les matières premières, l’énergie, etc.

De leur côté, les producteurs de lait verront alors leurs coûts augmenter tout en pouvant trouver plus facilement acheteur. Ils seront donc tentés d’augmenter eux aussi leurs prix, ce que vous pourrez constater en déambulant dans les allées de votre supermarché habituel.

Actuellement, les banques qui empruntent auprès de la BCE doivent payer 0,25 % alors que la rémunération des dépôts auprès de la BCE est à – 0,5 %, c’est-à-dire que les banques doivent payer si elles souhaitent déposer l’argent auprès de la BCE.

Les banques centrales ne peuvent donc plus vraiment baisser les taux. En effet, si elles le faisaient, les banques seraient forcées de rémunérer les dépôts à des taux négatifs, c’est-à-dire que les déposants devraient rémunérer la banque pour pouvoir y déposer leur argent.

Bien entendu, cette situation ne serait pas vraiment durable. Les déposants auraient tôt fait de retirer leurs dépôts et de cacher leur argent sous le matelas. Ceci pourrait fragiliser les banques car elles ne détiennent qu’une quantité infime de liquidités et ne seraient donc pas en mesure de satisfaire ces demandes de liquidités.

La banque Northern Rock en Angleterre en avait par exemple fait les frais en 2007. Les déposants se sont rués vers la banque pour retirer leurs dépôts, créant des files d’attente interminables. Cette panique est née d’une rumeur parue dans les journaux, selon laquelle cette banque aurait fait des investissements douteux dans l’immobilier. À la suite à cette panique, la banque a dû fermer ses portes et déclarer faillite.

Panique bancaire devant une banque Northern Rock au Royaume-Uni.
Wikimedia, CC BY-SA

Si la BCE ne peut baisser les taux loin en dessous de zéro sans risquer une panique bancaire généralisée, il lui reste l’option de baisser les taux d’intérêt à plus longue échéance. En effet, les prêts, dont les taux qui ont atteint leur valeur plancher, sont à très court terme, du jour au lendemain.

Rendez-vous le 12 mai

La BCE essaie donc actuellement de faire baisser les taux à plus longue échéance. Elle le fait en réalisant des achats massifs sur les marchés obligataires, comme l’illustre le programme actuel afin de contrer les effets de la pandémie.

La suite à accorder à ce programme sera d’ailleurs au cœur de la prochaine rencontre prévue le 12 mai entre les membres du conseil des gouverneurs de la BCE. Et les débats risquent d’être vifs en raison des conséquences de ces décisions sur l’inflation, c’est-à-dire justement sur le niveau des prix dans votre consommation.

D’un côté, les pays « du Sud », parmi lesquels la France, essaieront de convaincre leurs pairs de garder le pied sur la pédale d’accélérateur et d’éviter un ralentissement précoce du programme d’achats d’obligations. Selon eux, remonter les taux d’intérêt trop tôt pourrait mettre en danger une relance économique encore trop fragile et replonger la zone euro dans la crise.

En face, les pays « du Nord », réunis autour de l’Allemagne, essaieront de convaincre le conseil d’appuyer sur la pédale de frein pour ralentir les achats d’obligations d’État, ceci afin de laisser remonter les taux d’intérêt doucement pour éviter les risques d’un emballement de l’inflation. Lors de son discours du 31 mars 2021, Jens Weidmann, le gouverneur de la Bundesbank, a par exemple attiré l’attention vers ce risque, qu’il a qualifié d’un « tigre inflationniste » qui pourrait se réveiller à tout moment.

Jusqu’à présent, les hommes et femmes de la BCE ont rempli leur mission avec succès. L’inflation dans la zone euro a sagement oscillé entre 0 et 3 % la plus grande partie de ces dernières décennies. Plus récemment, après avoir atteint son niveau le plus bas à la fin de l’année 2020, le taux d’inflation a repris des couleurs et se rapproche de l’objectif principal de la BCE, d’un taux d’inflation proche mais en dessous de 2 %.

Difficile de déterminer avec certitude quelle vision prévaudra. Les prévisions actuelles suggèrent que le taux d’inflation qui pourrait approcher les 2 % d’ici la fin de l’année, pour ensuite se résorber en 2022. Mais comme on le sait, prédire l’inflation est un exercice difficile, et l’inflation pourrait s’avérer plus élevée ou plus basse que prévu. Difficile en conséquence de savoir exactement combien vous paierez votre brique de lait à la fin de l’année…



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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