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« Guerres d’influence. Les États à la conquête des esprits »


Dans le jeu des relations internationales, l’influence a, pour une large part, remplacé la puissance. Elle permet aux États de modifier le rapport de forces mondial, de contrôler des pays tiers ou d’y prospérer sans entrave. Pour ces raisons, les gouvernements investissent massivement pour augmenter leur influence et, spécialement, leur soft power. Ces stratégies parfois dénoncées, car vues comme relevant de l’ingérence ou de la propagande, sont devenues la norme géopolitique.

Frédéric Charillon, professeur de science politique à l’université Clermont Auvergne et à Sciences Po Paris, revient dans Guerres d’influence : Les États à la conquête des esprits, qui vient de paraître aux éditions Odile Jacob, sur ces nouvelles règles des relations internationales. L’extrait présenté ici dresse le constat de la timidité de l’Union européenne dans ce nouveau jeu stratégique. Si l’UE souhaite désormais augmenter sa sphère d’influence, elle paie son « angélisme », au point de ne pas être conviée à une discussion entre les États-Unis et la Russie sur la sécurité européenne. Cette lecture permet de mieux comprendre la difficulté pour l’UE de parler d’une seule voix alors que certains de ses membres cherchent eux aussi à participer à la compétition internationale pour l’influence…


« L’Europe dans la guerre d’influence »

Sommes-nous entrés dans une ère de confrontations nouvelles et permanentes, bien qu’imperceptibles au profane ? La crainte d’une invasion militaire « à l’ancienne », du côté de l’Europe occidentale, s’est en partie estompée. Les abris anti-nucléaires des années de guerre froide obsèdent moins les esprits. Mais l’atmosphère d’une concorde générale, dans un « brave nouveau monde » dont on espérait l’avènement au début des années 1990, a fait long feu. La compétition a repris ses droits, avec des joueurs différents et d’autres règles du jeu, plus feutrées.

Imagine-t-on ce qu’aurait provoqué, il y a encore vingt ou trente ans, l’annonce d’une immixtion russe dans les élections présidentielles américaines ? Ou dans un référendum crucial pour l’appartenance du Royaume-Uni à l’Europe ? La première situation a fait l’objet d’une enquête officielle en 2019 dirigée par le procureur spécial américain Robert Mueller, la seconde d’un rapport parlementaire britannique. Sans provoquer aucun séisme politique. Dans ce dernier rapport sur les interférences russes au Royaume-Uni, le comité « Renseignement et sécurité » du parlement de Londres qualifie même ce type de pratique de « nouvelle normalité ».

Une affiche montre Vladimir Poutine avec un drapeau russe. On peut lire « Célébrons le Brexit rouge, blanc, bleu »
Une affiche à Londres dénonce l’ingérence russe en novembre 2018 : le président Vladimir Poutine célèbre le Brexit « rouge, blanc, bleu ».
Daniel Sorabji/AFP

[…] L’influence s’est imposée dans les affaires mondiales comme dans notre quotidien politique et social. Elle mobilise des ressources croissantes de la part de nombreux acteurs. Elle a ses stratèges, ses agents, ses techniques, ses vecteurs. Elle a ses théâtres et circuits privilégiés, où l’on s’affronte pour obtenir des positions de pouvoir et atteindre des objectifs précis. On peut la dénoncer comme une manipulation inacceptable, pointer du doigt ses commanditaires et accuser de trahison ceux qui en acceptent le jeu. On peut aussi prendre acte du fait que cette compétition internationale pour les esprits est devenue pratique courante, comme le lobbying est devenu la norme au Congrès américain. Et s’y préparer, plutôt que de dénoncer ceux qui ont pris de l’avance.

L’Europe démunie, ou le prix de l’angélisme

L’Union européenne a souvent été critiquée pour son inefficacité stratégique. Et dans la nouvelle compétition internationale pour l’influence, sa situation apparaît inconfortable. L’Europe […] est devenue un théâtre davantage qu’un acteur : des stratégies extérieures s’y déploient, sans qu’il y soit opposé de riposte suffisante. Sa culture politique n’aime pas l’influence, assimilée à de la propagande depuis la Seconde Guerre mondiale. […]

États membres à vendre

[…] L’Union européenne, par l’ensemble politique et le marché qu’elle constitue (447 millions d’habitants sans le Royaume-Uni, 514 avec lui, en 2020) reste un enjeu. Pénétrer cet espace par l’un de ses maillons faibles, c’est accéder à un vaste champ d’opportunités. Empêcher cet ensemble de prendre des décisions contraires aux intérêts d’une puissance donnée, grâce à une action sur un ou plusieurs de ses éléments qui bloqueront toute majorité ou unanimité, c’est encore une aubaine à saisir.

Les études sur l’influence de l’Europe à l’extérieur sont rares. Celles qui portent sur le mécanisme inverse, venant de Chine, de Russie, des États-Unis, de Turquie ou d’ailleurs, sont nombreuses : participation de l’Italie aux routes de la soie chinoises, hésitations de l’Allemagne à critiquer Ankara ou sa propension à défendre le gazoduc russe Nord Stream 2, participation de plusieurs pays d’Europe centrale à un groupe de travail dit « 17+1 » avec Pékin…

Le fonctionnement bruxellois, qui permet de faire valoir ses intérêts par l’intermédiaire de lobbies, facilite ces manœuvres. L’association d’amitié UE-Chine au Parlement européen en est un exemple. Elle était dirigée en 2019 par le conservateur tchèque Jan Zahradil (ancien vice-président de la Commission du commerce au Parlement européen), en tandem avec le Chinois Gai Lin comme Secrétaire général. Ses activités consistent à « promouvoir l’amitié »… et à défendre les intérêts chinois.

Au printemps 2020, Pékin a tenté, par des pressions sur plusieurs États, de bloquer la publication d’un rapport de l’Union européenne sur le manque de transparence chinois concernant l’épidémie de coronavirus et ses origines. La publication en a été retardée et expurgée. À plusieurs reprises, des États membres bénéficiant d’investissements chinois se sont opposés à des textes critiquant la Chine. En 2017, la Grèce a bloqué une déclaration de l’Union aux Nations unies sur la situation des droits de l’homme. La Russie également, par ses liens avec certains membres anciennement socialistes, ou grâce à la dépendance énergétique de plusieurs pays d’Europe centrale, trouve des alliés pour entraver certaines politiques.

Face à de telles menées, l’Europe apparaît faible alors même qu’il en est attendu beaucoup. Des organisations non gouvernementales comme Human Rights Watch l’exhortent à se dresser contre la Chine sur les droits humains. On retrouve ici un phénomène qualifié dès 1993 par le politologue britannique Christopher Hill de « fossé entre les attentes et les capacités ». […]

Quelques réussites : un soft power européen

De l’autre côté de l’Atlantique, non sans acrimonie, on souligne [pourtant] les réussites européennes. « L’Europe a une politique étrangère d’influence : elle s’appelle la perspective d’adhésion. Elle a une politique de puissance : elle s’appelle le marché intérieur. Elle a une politique de défense : elle s’appelle l’OTAN. Elle a une stratégie : se consacrer à sa propre prospérité, et faire assurer sa sécurité par les États-Unis », [développe un diplomate bruxellois, souvent au contact de l’Allié américain]. En Turquie, ou au sud de la Méditerranée, on voit l’Europe comme une forteresse qui sait défendre ses intérêts. À Moscou, l’élargissement à l’est est resté comme la démonstration d’un expansionnisme habile. Des opérations civiles ou militaires, de police, de formation ou de conseil, d’observation, ont été conduites sous label européen. L’Europe a financé de nombreux projets, infrastructures (en Palestine) ou processus électoraux.

Pourquoi refuser alors de parler d’influence à propos d’un acteur – l’Union européenne – qui a réussi à absorber sans violence plus d’une dizaine de pays anciennement membres du Pacte de Varsovie, désormais convertis au capitalisme ? Un groupe auquel beaucoup de voisins ont voulu et veulent encore adhérer, au prix de réformes profondes et impopulaires ? Un ensemble qui, quelles que soient ses difficultés, symbolise toujours une prospérité enviable, de Tanger à Kiev, d’Alger à Tbilissi, de Minsk à Istanbul ? […]

On connaît les critiques. Un processus décisionnel trop complexe et des rendez-vous ratés, à commencer par les drames des Balkans ou du Moyen-Orient. Un objectif de politique étrangère qui demeure en réalité interne : l’Europe ne cherche pas à imposer la paix ni sa volonté dans le monde, mais à pacifier les relations entre ses États membres (qui en effet ne se font plus la guerre entre eux). Une incapacité à mettre ses réalisations en valeur, et à formuler une politique engagée. Les discours européens sont tièdes et sans surprise : on encourage la paix, on déplore la guerre, on salue un processus vertueux déjà engagé, sans désigner de responsables si le processus s’enraye. […] « Lorsque les États-Unis financent un abribus sur une route construite par l’Europe, des dizaines de panneaux rappellent que l’abri vient d’Amérique, aucun ne dit à qui l’on doit la route », ironisait un fonctionnaire dans les Balkans. Résumons cruellement : l’Europe manquerait d’influence parce qu’elle ne se fait pas respecter.

Ce texte est issu de « Guerres d’influence », paru le 5 janvier 2022 aux éditions Odile Jacob.
Odile Jacob

[…] Une « Europe végétarienne dans un monde de carnivores » ? L’expression est de Sigmar Gabriel, ancien ministre allemand des Affaires étrangères. Elle signe la fin d’une époque qui avait commencé avec la chute du Mur de Berlin, et pendant laquelle l’Europe avait entretenu l’espoir d’un monde post-tragique, dans lequel il n’était plus besoin de se prémunir des agressions extérieures. […] La suite fut brutale : révoltes arabes, ambitions russes, avènement des grandes stratégies d’influence. L’objectif européen de changer le monde par la seule diffusion de ses normes de bonne gouvernance devenait naïf.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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