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Faut-il simplement interdire les néonicotinoïdes pour en sortir ?

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Alors que la « Loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » de 2016 (dite Loi Biodiversité) actait la fin de l’usage des néonicotinoïdes dès le 1er septembre 2018, ces produits insecticides ont été à nouveau autorisés en 2020 en raison de la jaunisse de la betterave, transmise par le puceron vert du pêcher.

Cette autorisation qui devait être temporaire a été maintenue et a été reconduite pour la récolte 2022. Pour justifier ce retour en arrière, l’argument avancé il y a quelques mois par celle qui était ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, était la nécessité de sauver la filière de la betterave à sucre en France. La décision recevait un large soutien des producteurs.

Pour comprendre la mobilisation de la profession autour de la réautorisation des néonicotinoïdes, rappelons que les quotas sucriers ont été supprimés le 1er octobre 2017 dans le cadre de la libéralisation des marchés agricoles. Les producteurs français ont, par conséquent, été soumis à une concurrence beaucoup plus forte venant d’autres pays grands producteurs de sucre. Celle-ci s’est traduite par une forte augmentation de l’offre, et donc une forte baisse des prix.

Dès 2017, Alain Jeanroy, alors directeur général de la Confédération des planteurs de betteraves, déclarait que la filière française de production de sucre betteravier devait améliorer sa compétitivité et ses rendements. Cet abandon des quotas et une inadaptation de l’outil de production agro-industriel à la concurrence internationale ont conduit à une vague de fermetures de sucreries.

Un modèle à transformer

L’usage des néonicotinoïdes s’est développé à partir des années 1980. Ils sont utilisés dans l’agriculture pour leurs effets neurotoxiques sur les insectes ravageurs des cultures. Les graines sont enrobées de ces produits avant d’être plantées.

Leur interdiction en France fait suite à de premières limitations sur l’usage de plusieurs insecticides de cette catégorie adoptées par l’Union européenne en 2013 sur la base d’un rapport d’évaluation publié par l’European Food Safety Agency. Celui-ci expliquait que ce produit était à très haut risque notamment pour les populations d’abeilles et de pollinisateurs, en diminuant leur fertilité, pour les oiseaux intoxiqués par la consommation des graines ou plantes traitées, mais aussi pour les nappes phréatiques des sols agricoles en raison de la faible biodégradabilité de ces produits.

Ces pesticides ont été une des conditions ayant permis la poursuite de l’industrialisation de la production de betteraves sucrières. Par conséquent, le modèle économique des producteurs reste encore fortement dépendant de l’utilisation de ces produits : la perspective d’une mauvaise récolte en raison d’une attaque de pucerons, couplée à des prix de marché trop bas et à une actualité qui a fortement impacté le marché des engrais.

Dans le cas de la production sucrière, le plan de prévention des néonicotinoïdes semble faire le choix de maintenir une production industrielle de betteraves, plutôt que de poser la question de la transformation du modèle agricole tant en termes d’organisations que de productions.

Une multitude d’acteurs concernés

Le courant des transition studies s’intéresse tout particulièrement aux processus de transition par lesquels de nouvelles pratiques peuvent remplacer des pratiques non soutenables. Les travaux issus de ce courant de recherche montrent que, si l’innovation est une condition nécessaire à la transition, celle-ci doit s’inscrire dans un cadre institutionnel et des modèles économiques d’organisation renouvelés. Autrement dit, les innovations ne valent que parce qu’elles peuvent être intégrées dans de nouvelles pratiques de production, d’échange et de consommation.

Pour ce faire, comme nous le montrions dans une recherche récente, différents acteurs se doivent de rompre avec leurs pratiques passées (installées généralement depuis plusieurs dizaines d’années). Ces processus doivent réunir les acteurs concernés, les pouvoirs publics ainsi que les acteurs de la recherche.

Aussi, pour accompagner cette interdiction des néonicotinoïdes, l’interprofession betteravière s’est engagée dans un plan de prévention, accompagné par l’Inrae, notamment avec des expérimentations de nouveaux produits en plein champ. De même, au sein du projet de recherche AGRIBIOEST, soutenu par la région Grand-Est, nous cherchons à mettre en évidence les leviers stratégiques grâce auxquels les coopératives agricoles peuvent être acteurs de la transition écologique.

Le pari de la diversification

L’agriculture fait aujourd’hui l’objet de trois nouvelles demandes : fournir une alimentation de qualité (allégée en sucre, sans traces de pesticides, etc.), adopter des modes de production durables et fournir des matières premières (à vocation non alimentaire) pour soutenir le développement d’une bioéconomie.

Dans le cas du sucre, la filière betteravière pourrait tout d’abord accepter de répondre à la demande sociale d’une alimentation de meilleure qualité en assumant une baisse de sa production de sucre. Cette diminution permettrait de limiter les quantités produites et probablement d’en augmenter les prix. De plus, cette baisse des quantités produites libèrerait des terres utilisables pour d’autres productions alimentaires (redéveloppement du maraîchage par exemple) ou non alimentaire grâce des types de biomasse particulièrement utiles pour la production de matériaux biosourcés (chanvre, lin, ortie, etc.).

S’engager dans la transition écologique conduirait la filière betteravière à se diversifier et explorer de nouveaux équilibres entre alimentaire et non alimentaire portés par une variété de biomasse, sécurisant le modèle économique des acteurs. Et cela peut se faire en adoptant une démarche de réduction de l’utilisation des intrants les plus polluants. Il s’agirait, au moment de se diversifier, de choisir des produits dont la culture est facilement durable (comme le chanvre) et permettant de viser des applications socialement utiles (matériaux de construction durables, plastiques durables, etc.).

Dans le même temps, le développement des nouvelles activités doit s’appuyer sur des dispositifs de financement permettant aux territoires ruraux de s’équiper d’outils de production industriels. Ces outils peuvent être de tailles variées, mais aussi être partagés en fonction des besoins.

Ce mouvement de diversification par des productions spécialisées et de plus petite taille permettrait d’échapper au problème de l’intensité capitalistique des grandes unités de production en générant une demande limitée en matière de financement. Ainsi, la diffusion de ces modèles à l’échelle des territoires où les coopératives sont implantées permettrait également de favoriser le développement d’emplois industriels hautement qualifiés.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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