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Faut-il défendre notre souveraineté économique, et comment ?


Depuis 18 mois, la crise sanitaire met en lumière les interdépendances dans les chaînes de valeur mondiales. Cette prise de conscience de nos fragilités dans l’approvisionnement de produits stratégiques (médicaments, énergie, télécommunications, etc.) peut-elle constituer le point de départ vers une réorganisation des flux économiques ? Éléments de réponse sur une question qui devrait trouver sa place dans les débats de la campagne présidentielle avec Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), interrogé par Isabelle Bensidoun, économiste et adjointe au directeur du CEPII.


Pourquoi parle-t-on autant de souveraineté économique, alors que cette notion était jusqu’ici peu présente ?

La pandémie a joué un rôle de révélateur, en mettant en évidence notre dépendance aux approvisionnements venus de Chine pour des produits aussi essentiels que les masques ou certains médicaments. Mais la prise de conscience trouve sa source dans le mouvement, plus structurel, de montée des tensions géopolitiques. Pendant longtemps, les Européens s’en sont moins préoccupé parce que leurs relations économiques internationales s’inscrivaient dans le cadre d’un système organisé et dominé par les États-Unis, qui étaient aussi le garant de fait de leur protection.

Aujourd’hui, les États-Unis apparaissent à la fois moins dominants et moins fiables, la présidence Trump ne l’a que trop bien montré, et ils doivent faire face à la rivalité stratégique de la Chine. Cette situation appelle la France et l’Union européenne à se donner les moyens de protéger leurs valeurs et leurs intérêts, et d’assurer leurs missions régaliennes même en situation de crise.

Du point de vue économique, cela modifie le regard porté sur les liens commerciaux et financiers, qui ne sont plus seulement considérés comme des moteurs économiques, mais aussi comme des sources potentielles de vulnérabilité. De fait, les sanctions économiques, formelles ou informelles, directes et parfois extraterritoriales, se multiplient, et l’Union européenne n’est d’ailleurs pas la dernière à les utiliser.

Tous les secteurs sont-ils concernés par ces préoccupations ?

Non, les produits importants de ce point de vue sont ceux pour lesquels un défaut d’approvisionnement est difficilement acceptable pour la collectivité, et ceux qui conditionnent la maîtrise des moyens d’action.

Dans le premier cas, on pense aliments, médicaments, eau, énergie, et désormais infrastructures de télécommunication. Dans le second, on pense industries de défense, qui sont d’ailleurs aujourd’hui intimement liées aux technologies de l’information et de la communication, et de plus en plus également technologies de la transition énergétique, parce que leur maîtrise est un enjeu majeur des prochaines années.

Même pour ces produits, limiter les vulnérabilités ne signifie pas tout produire chez soi, c’est souvent impossible et généralement très coûteux. L’anticipation, le stockage, la diversification des approvisionnements, la coopération avec les alliés sûrs, la maîtrise des technologies doivent être combinés pour apporter des réponses satisfaisantes d’une façon efficace.

Pour la France, l’échelle pertinente pour penser la souveraineté économique est-elle nationale ou européenne ?

La France reste petite à l’échelle mondiale : moins d’un pourcent de la population totale, 3,1 % du PIB aux prix de marché, par exemple. C’est à l’échelle de l’Union que les Européens peuvent réellement peser et se donner les moyens de leur indépendance.

La Commission européenne s’efforce d’ailleurs de le faire en développant une politique d’autonomie stratégique ouverte, qui inclut le filtrage des investissements directs étrangers, le renforcement des capacités industrielles intérieures, le contrôle des exportations de technologies sensibles et l’analyse des vulnérabilités. Des initiatives ont également été prises pour subventionner des secteurs jugés stratégiques, comme la microélectronique ou les batteries.

Les batteries électriques, une technologie pour laquelle la Commission européenne vise l’autonomie stratégique.
Paul Brennan/Pixabay, CC BY

Cela étant, la capacité d’action doit être développée à l’échelle de la prise de décision. Dans les domaines qui restent de compétence nationale, c’est à l’État français de prendre ses responsabilités. C’est le cas de la santé, par exemple, même si la politique vaccinale contre le coronavirus a pu être gérée au niveau européen. Et de la Défense, naturellement, pour laquelle la responsabilité politique et la décision en dernier ressort restent nationales, même si la coordination européenne progresse.

Sommes-nous trop dépendants des importations ?

La France s’inscrit dans le marché unique européen, c’est donc à cette échelle qu’il faut répondre à la question. Les importations de marchandises de l’Union européenne prise dans son ensemble représentaient 12,5 % de son PIB en 2019, d’après la base Chelem du CEPII. C’est certes légèrement plus que les États-Unis (11,0 %), mais c’est moins que la Chine (13,1 %) par exemple, et je ne crois pas qu’il faille voir dans ce degré d’ouverture un signe de vulnérabilité.

La question est plutôt d’éviter de dépendre d’un seul fournisseur. En 2018, près de 6 % des importations françaises concernaient des produits pour lesquels un seul pays représentait plus de 50 % des exportations mondiales et dans deux tiers des cas, ce fournisseur était la Chine.

Les produits chimiques spéciaux (dont certains principes actifs), les produits finals de la filière électronique et des produits intermédiaires dans l’automobile et l’électronique en constituaient l’essentiel. Cette concentration de l’approvisionnement, lorsqu’il s’agit de produits d’importance critique, relève typiquement d’une situation justifiant une intervention de l’État.


Cet article est publié dans le cadre de la série du CEPII « L’économie internationale en campagne », un partenariat CEPII – The Conversation.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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