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Face à l’offensive chinoise, l’Europe voit rouge

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Les responsables chinois n’ont eu de cesse, depuis de longs mois, d’affirmer leur souhait d’établir une coopération plus étroite avec l’Europe. Mais contrairement à ces vœux de bonne entente, l’épidémie de Covid-19 a fait basculer les rapports entre Pékin et l’UE au niveau le plus bas depuis l’établissement officiel des relations diplomatiques entre les deux pays, il y a 45 ans.

Le sommet annuel UE-Chine, qui s’est déroulé par vidéoconférence le 22 juin, n’a pas donné lieu à la célébration attendue. À l’inverse, il a mis en évidence des divergences irréconciliables sur des questions telles que la nouvelle loi de sécurité nationale de Hongkong, la cybersécurité et les droits de l’homme. En outre, aucune avancée n’a été enregistrée sur le front économique, la Chine n’ayant pas répondu à l’appel de l’UE à finaliser un accord commun sur l’investissement dont le besoin se fait cruellement sentir, et qui traiterait des questions des subventions et des marchés publics.

La coopération sur d’autres sujets critiques tels que le changement climatique, la gouvernance mondiale (y compris la réforme de l’Organisation mondiale du commerce) et le développement durable semble se limiter à de simples éléments de langage. Même la collaboration sino-européenne sur l’élaboration d’un vaccin contre le Covid-19 reste modeste.

Quand l’Europe durcit le ton

Au lieu d’un communiqué final sino-européen conjoint, deux déclarations divergentes ont été publiées le 22 juin à la suite du sommet. Tandis que le président chinois Xi Jinping insistait sur le fait que la Chine « veut la paix et non l’hégémonie », la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a souligné que « pour l’UE, la relation avec la Chine est à la fois l’une des plus importantes sur le plan stratégique et l’une des plus complexes » et que cette relation n’était « pas facile ».

Ces commentaires sont révélateurs : les Européens ont fait le choix d’une nouvelle approche envers la Chine, plus défensive, voire conflictuelle. En fait, les responsables politiques de l’UE n’ont peut-être pas le choix en cette période post-Covid-19. Le pouvoir chinois est largement perçu par les opinions publiques européennes comme le premier responsable de la gravité de la pandémie. Selon un récent sondage, 60 % des habitants du Royaume-Uni et de la France, et 47 % des Allemands considèrent le gouvernement chinois comme un acteur international néfaste, et leur opinion s’est encore dégradée au cours de la pandémie.

Contrairement à la précédente crise financière (2008-2010), qui avait donné lieu à de multiples rachats effectués par des entreprises d’État chinoises en Europe du Sud, cette fois-ci les Européens ne semblent pas obnubilés par l’idée d’attirer d’éventuels investissements directs étrangers (IDE) en provenance de la RPC. Les investisseurs chinois n’y sont pas non plus disposés en l’état actuel des choses : la part de la Chine dans l’ensemble des IDE dans les pays de l’UE est inférieure à 3 %.

De plus, la controverse qui s’est déclenchée autour de l’assistance médicale chinoise au plus fort de la pandémie a encore accru la confusion et incite les responsables européens à plus de méfiance envers Pékin.

La Chine, de partenaire à « rivale systémique » de l’Europe

Au début de l’année, les fonctionnaires de Bruxelles espéraient encore que l’Allemagne accueillerait à Leipzig un sommet des dirigeants à 27+1 en présence de Xi Jinping, qui couronnerait la chancelière Angela Merkel comme la seule personnalité politique européenne de haut rang capable de gérer la Chine.

Angela Merkel a longtemps cherché avant tout à trouver un terrain d’entente avec les dirigeants chinois, tout en formulant de temps à autre de légères critiques à leur égard. Cela a beaucoup à voir avec les relations commerciales équilibrées entre les deux pays. Depuis des années, les machines-outils et les véhicules automobiles allemands sont très demandés dans une Chine en pleine croissance, ce qui augmente la rentabilité de nombreuses entreprises industrielles allemandes. Certains experts estiment que la réticence de la chancelière à se confronter à Pékin risque de saper l’élan de l’UE en faveur de la mise en œuvre d’une politique commune envers la Chine et de perpétuer une situation où les États membres veillent principalement à leurs propres intérêts, souvent au détriment d’un front européen commun. Pour l’instant, le sommet de Leipzig a été reporté à une date inconnue.

La chancelière allemande Angela Merkel (au centre), le premier ministre chinois Li Keqiang (à sa gauche) et d’autres participants posent pour une photo de groupe à la fin de la table ronde du Comité économique consultatif germano-chinois organisé par les ministères de l’Économie des deux pays à Pékin le 6 septembre 2019.
Andrea Verdelli/AFP

Ces trois dernières années, l’UE s’est toutefois engagée dans une approche plus ferme à l’égard de la Chine. Elle souhaite une meilleure coordination et une meilleure défense collective sur les questions économiques, y compris les investissements étrangers directs, les aides publiques et les transferts de technologie. Non seulement la Commission européenne a créé un nouveau mécanisme de filtrage des IDE, qui sera opérationnel en octobre, mais elle a également publié des lignes directrices sur la technologie 5G ainsi qu’un Livre blanc sur les aides d’État, en particulier venant de pays extérieurs à l’UE. En outre, elle a lancé une stratégie de connectivité dans l’espoir d’offrir une alternative européenne à l’initiative chinoise « Belt and Road ».

L’année 2019 avait été considérée par beaucoup comme un tournant dans les relations bilatérales de l’UE avec la Chine, avec la publication en mars d’une communication stratégique UE-Chine qui qualifie notamment la Chine de « rivale systémique ».

Le sommet virtuel entre Xi Jinping et Ursula von der Leyen a donc finalement eu lieu, mais l’absence de progrès a accentué le sentiment de frustration des dirigeants européens, suite à une importante campagne de propagande de la part de Pékin pour promouvoir ses politiques, y compris sa gestion de la pandémie, par le biais des réseaux sociaux et des sites web des ambassades de Chine en Europe. Cette « bataille des récits » a été ouvertement évoquée par le Haut représentant pour les Affaires étrangères Josep Borrell à plusieurs reprises. Un rapport spécial sur la désinformation a même été produit par le Service européen pour l’action extérieure. Dans sa récente déclaration, Mme von der Leyen a également fait allusion aux préoccupations croissantes de la Commission concernant les « cyber-attaques contre les systèmes informatiques et les hôpitaux ».

Une approche transatlantique commune face à la Chine est-elle possible ?

Même si le discours de Bruxelles à l’égard de la Chine s’est musclé, l’UE est encore loin, en la matière, de la ligne très dure adoptée par l’administration Trump, car celle-ci s’est accompagnée de sanctions et de restrictions commerciales à l’encontre des entreprises chinoises sur le sol américain, dont Huawei. Le langage de Washington n’est peut-être pas très diplomatique, mais il reflète bien l’approche partagée par les deux grands partis américains, qui a conduit les alliés des États-Unis – y compris une majorité d’Européens – à repenser leur approche face à l’essor de la Chine.

De part et d’autre de l’Atlantique, il est peu probable que des changements majeurs dans ce domaine se produisent d’ici à l’élection présidentielle de novembre. Si le Démocrate Joe Biden est élu président, on peut s’attendre à une certaine évolution qui pourrait conduire à l’élaboration d’un dialogue transatlantique sur le sujet, et peut-être à terme d’une approche conjointe. Quant à la Chine, elle considère en fin de compte ses relations avec les États-Unis comme sa priorité numéro un, ce qui explique l’attentisme actuel de Pékin dans ses échanges avec Bruxelles.


Une version anglaise de ce texte a été publié par l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI).



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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