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deux conceptions de la souveraineté s’affrontent


L’appréciation de l’engagement européen des candidats joue-t-elle un rôle fondamental aux yeux des électeurs lors du premier tour de l’élection présidentielle française ? On désigne par cette expression d’engagement européen la représentation politique selon laquelle l’Europe n’est pas un problème mais une solution, tant pour la France que pour chacun des pays membres de l’UE. Le scrutin de ce dimanche apportera un début de réponse à cette question.

Cette campagne partage avec la précédente, tenue en 2017, une particularité. Jusque-là, huit des neuf élections présidentielles organisées au suffrage universel depuis la mise en place de la Ve République (l’exception étant celle de 1969) avaient vu au moins deux candidats identifiables par leur engagement européen obtenir au moins 15 % des suffrages au premier tour. Ce ne fut plus le cas en 2017, et ne le sera sans doute pas en 2022. Quelles conclusions en tirer ?

Le rôle de l’engagement européen dans les premiers tours

En 2017, un seul candidat présent au premier tour était identifiable avant tout par son engagement européen. Il arriva en tête au premier tour avant de l’emporter au second.

En 2022 ils sont deux identifiables au premier tour par leur engagement européen : Emmanuel Macron (LREM, président sortant) et Yannick Jadot (EELV). Ce positionnement idéologique est cohérent avec la situation de leur famille politique respective dans le paysage politique européen. LREM appartient à l’eurogroupe parlementaire Renew Europe ; EELV est membre de l’eurogroupe parlementaire Les Verts/ALE. Ces deux groupes sont les plus favorables à ce que les politiques publiques soient autant que possible déterminées à l’échelle de l’UE.

Lors des élections européennes de 2019, cette caractéristique a favorisé, avec d’autres, les gains en voix et en sièges de ces deux groupes politiques européens au détriment des familles qui s’y partageaient le pouvoir depuis 1979, les socialistes (groupe S&D) et les conservateurs (groupe PPE). En 2022 comme en 2017, Emmanuel Macron est toutefois à nouveau le seul candidat caractérisé par son engagement européen susceptible d’obtenir au moins 15 % des suffrages ; Yannick Jadot est crédité pour sa part d’intentions de vote inférieures à 10 %.

Deux candidates sont issues des formations qui ont gouverné la France jusqu’en 2017 et co-conduit la construction européenne depuis la naissance de la CEE : Valérie Pécresse, candidate de la droite de type PPE, et Anne Hidalgo, candidate de gauche de type S&D. Elles se caractérisent l’une et l’autre par un positionnement ambigu quant à l’engagement européen. Cette double ambiguïté s’inscrit dans les « sécessions partisanes » qui sur l’Europe travaillent les familles gaullistes et socialistes françaises depuis un demi-siècle.

Ainsi, Anne Hidalgo rejette comme étant « de droite » les politiques publiques européennes mises en place depuis vingt ans, quand bien même cette période inclut le mandat de François Hollande et de sa majorité parlementaire PS ; elle rejette aussi la législation européenne sur les aides d’État et sur la concurrence, qui forme l’un des soubassements de la construction européenne depuis le traité de Rome, et que tous les gouvernements socialistes français comme la Commission européenne présidée par le socialiste Jacques Delors ont co-construit. Valérie Pécresse, pour sa part, s’est par exemple engagée à remettre en cause la primauté du droit européen dans plusieurs domaines en cas de victoire.

Affiches électorales de Valérie Pécresse et Anne Hidalgo, photographiées à Toulouse le 21 janvier 2022.
Lionel Bonaventure/AFP

Ce manque de clarté des programmes LR et PS tranche avec la netteté des doctrines européennes proposées par les autres candidats. En 2022, si l’on se fie aux enquêtes, le second tour opposera deux candidats dont les doctrines européennes sont sans ambiguïté : un candidat européiste (l’UE est une solution) et un candidat eurosceptique (l’UE est un problème), qu’il soit d’extrême droite (Marine Le Pen) ou de gauche radicale (Jean‑Luc Mélenchon). Ce fut déjà le cas en 2017 lors du duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

2022 : du clivage sur l’Europe au clivage sur la souveraineté

En ce qui concerne les questions relatives à l’UE, un second tour Macron-Le Pen, présenté comme le plus probable en 2022, ne serait pourtant pas la répétition du second tour Macron-Le Pen de 2017. Le clivage s’est, en effet, affiné.

En 2017, les mots et les cadres de pensée étaient encore ceux qui avaient dominé la vie politique européenne depuis son origine dans les années 1950. Adversaires et promoteurs de la construction européenne se retrouvaient dans l’idée que la souveraineté du peuple ne pouvait qu’être nationale ; la construction européenne était ou bien un déni de la souveraineté (soit du demos, soit de l’État), ou bien une délégation de la souveraineté dans le cadre d’une fédération d’États-nations (selon l’expression de Jacques Delors). Schématiquement, il y avait donc des eurosceptiques (soit de gauche soit de droite) et des européistes fédéralistes.

En 2022, il n’y a plus en France (comme dans l’UE d’ailleurs) de grand parti dont l’euroscepticisme se décline en europhobie (« europhobie » signifiant ici le projet de sortir de l’UE ou, à tout le moins, de sortir de la zone euro). En 2022, aucun des candidats souverainistes n’a de programme explicitement europhobe. En 2017, Marine Le Pen prônait le Frexit. En 2022, non. Dans l’intervalle, la réalité du Brexit a rendu peu attractive la perspective d’une sortie de la France de l’UE. Par ailleurs, la crédibilité de la défense du pouvoir d’achat affirmée dans le programme lepéniste dès 2017 était affaiblie par le projet du retour au franc. Prôner cette option avait notamment rendu méfiants ceux des épargnants et des retraités qui pouvaient être intéressés par d’autres éléments du programme du RN. Marine Le Pen en est donc revenue dans son programme pour 2022.

Ainsi, la différence entre les aspects souverainistes des partis de droite de type PPE, notamment LR, et le souverainisme des partis de droite radicale et extrême de type CRE et I&D (groupe Identité et démocratie au Parlement européen, auquel est affilié le Rassemblement national), s’est amenuisée. Si des différences de degrés parfois très importantes subsistent sur des questions comme la liberté de circulation des biens et le marché unique, que Marine Le Pen remet en cause, ils prônent l’un comme l’autre une re-nationalisation de plusieurs politiques publiques aujourd’hui mutualisées dans l’UE, et contestent l’ordre juridique européen comme la supranationalité.

Dans le même temps, les divergences sur l’Europe entre le programme de Jean‑Luc Mélenchon, candidat de la gauche radicale (LFI est au Parlement européen affiliée au groupe Gauche unitaire européenne), et Anne Hidalgo, candidate de la gauche socialiste, sont devenues des différences. Car, contrairement à 2017, l’euroscepticisme de La France Insoumise ne débouche plus sur un plan B de sortie de l’euro voire de l’UE.

Nonobstant leurs différences, les eurosceptiques de la gauche radicale d’une part et de l’extrême droite d’autre part ont en partage leur critique récurrente de la supranationalité au nom du peuple, ainsi que de la Commission européenne au nom de leur rejet des élites. Les uns comme les autres annoncent que la France ne respectera plus les lois ou les traités européens pour mettre en œuvre les mesures de leurs programmes respectifs. Alors que l’UE fonctionne selon le principe du compromis et du consensus entre ses membres, il s’agirait pour eux que la France reste dans l’UE en y faisant cavalier seul sans se soucier de son caractère collectif. Mais la sortie de l’UE, répétons-le, n’est plus à l’ordre du jour. La situation européenne d’une France gouvernée par un mouvement eurosceptique ferait alors en quelque sorte écho à celles de la Pologne et de la Hongrie ces dernières années.

Souveraineté de la France par l’UE ou malgré l’UE ?

Entre 2017 et 2022, une bifurcation a donc eu lieu. Alors que plus personne ne conteste l’existence de l’Union européenne et de l’existence de l’Europe comme société et comme société politique, en 2022 la campagne du premier tour oppose deux conceptions de la souveraineté (de l’État comme du peuple). C’est-à-dire de la capacité d’un pays (une société et son État) à ne dépendre autant que possible que de lui-même et à être autonome dans l’interdépendance.

C’est pourquoi, entre 2017 et 2022, une notion jusqu’alors oxymorique pour les classes politiques a fait son entrée dans le débat politique : la souveraineté européenne. Celle-ci devient même, dans la déclaration de Versailles du 11 mars dernier, un bien collectif à garantir par l’action publique des 27 à l’échelle de l’UE.

Avec Macron – ou Jadot –, la souveraineté nationale de la France tend à être garantie par la mutualisation de la souveraineté entre États-nations au sein de l’UE et par son régime politique supranational – donc par l’exercice d’une souveraineté européenne par l’UE. Avec Le Pen ou Mélenchon, la souveraineté – de l’État dans un cas et du peuple dans l’autre – s’épanouit à proportion du rapetissement de la supranationalité et de la marginalisation des institutions qui l’agissent (Parlement européen, Commission européenne, Cour de justice européenne, Banque centrale européenne, Conseil de l’Union européenne). Il ne s’agit plus de sortir de l’UE mais d’y contester de l’intérieur l’élaboration d’une souveraineté européenne.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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