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Comment Hongkong met à mal les convictions démocratiques des Européens

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L’annonce est tombée le 19 août : les États-Unis ont formellement notifié à Hongkong leur retrait de trois accords bilatéraux en matière d’extradition et de fiscalité.

Cette mesure fait suite à l’entrée en vigueur au mois de juillet de la loi relative à l’autonomie de Hongkong (Hongkong Autonomy Act, HKAA). Cette dernière a été votée aux États-Unis en réaction à la loi sur la sécurité nationale à Hongkong promulguée le 30 juin par le président Xi Jinping et mettant fin à la politique « un pays, deux systèmes », prétendument appliquée durant cinquante ans dans cette ancienne colonie britannique.

Tous les avantages, notamment fiscaux, dont jouissait Hongkong en termes d’échanges commerciaux et de circulation humaine sont de fait annulés.

Pour les États-Unis, désormais en guerre froide avec la Chine, la mainmise chinoise sur Hongkong est inadmissible.

Washington a donc actionné une sanction visant 11 personnalités de l’administration hongkongaise comprenant la chef de l’exécutif Carrie Lam et plusieurs hauts responsables chinois chargés des affaires de Hongkong.

La cheffe de l’exécutif, Carrie Lam et d’autres officiels lors d’une conférence de presse le 21 août 2020.
Anthony Wallace/AFP

Ils sont désormais privés de la possibilité de se rendre aux États-Unis et d’avoir recours aux services bancaires américains. S’ils possèdent des biens aux États-Unis, ceux-ci seront contrôlés et leurs échanges avec les États-Unis seront interdits.

Outre-Atlantique, la France et l’Allemagne ont réagi début août en suspendant le traité d’extradition mis en place en 2017 et visant à sanctionner « la subversion, la sécession, le terrorisme et la collusion avec les forces étrangères ».

Mais ces actes suffisent-ils vraiment pour riposter à Pékin et soutenir la liberté et la démocratie à Hongkong ?

Cette loi sur la sécurité nationale imposée par Pékin à Hongkong suscite également de l’incompréhension, de la déception et de la colère dans le monde, même parmi ceux ayant traditionnellement témoigné de leur sympathie vis-à-vis de Pékin.

La promesse de liberté faite par le gouvernement chinois aux Hongkongais a été rompue ; la crédibilité morale et politique de certains pays, notamment la Grande-Bretagne, et celle des Nations unies, est gravement atteinte : il ne faut pas oublier que la Déclaration sino-britannique conjointe concernant Hongkong en 1984 a été déposée auprès de cette organisation internationale suprême, donc d’une certaine manière garantie par celle-ci.

Une répression intense de la démocratie

À Hongkong, la répression visant les démocrates s’intensifie jour après jour, comme le montre la nouvelle vague d’arrestations de dix contestataires pro-démocratiques il y a quelques jours. Parmi eux, Jimmy Lai, le patron du journal critique très populaire Apple Daily, et une étudiante de 23 ans, Agnes Chow, deux figures bien connues du mouvement contestataire de ces derniers temps.

La militante Agnès Chow, AFP.

Ils ont été relâchés un peu plus tard sous caution suite à une forte réaction internationale. Tous n’ont pas bénéficié d’un tel appui et beaucoup de militants sont toujours incarcérés : depuis un an, plus de 10 000 arrestations ont eu lieu.

Plus d’une centaine d’activistes hongkongais se sont déjà enfuis par différents moyens pour trouver refuge à l’étranger : le Canada en compte déjà une quarantaine.

Une cité-refuge devenue prison

Tout au long du XXᵉ siècle, Hongkong a fait office de cité-refuge pour des milliers voire des millions de personnes fuyant la misère et la guerre, mais aussi pour des artistes, des essayistes ou des savants.

L’historien Qian Mu
L’historien Qian Mu a fui la Chine pour Hongkong en 1949, ici vers 1920.
Wikimedia

Pensons ainsi à l’historien Qian Mu en 1949 ou à la romancière Zhang Ailing, dont certaines œuvres ont été adaptées au cinéma.

Des hommes d’affaires et des révolutionnaires ont aussi trouvé refuge à Hongkong, y compris des communistes avant leur conquête du pouvoir en Chine.

Aujourd’hui, pour la première fois de son histoire, Hongkong « exporte » des réfugiés.

Nombreux sont ceux qui désormais se tournent vers l’Occident, et plus particulièrement le Royaume-Uni (et certains pays anglophones comme les États-Unis, l’Australie, le Canada, etc). De par son histoire coloniale, la Couronne porte une responsabilité morale particulière envers les Hongkongais.

Downing Street a annoncé que le gouvernement est prêt à accueillir massivement des Hongkongais disposant d’un passeport BNO (British Nationals Overseas) et désireux de venir vivre et travailler en Angleterre.

Le Royaume-Uni a déclaré accueillir et faciliter l’entrée de nombreux Hongkongais sur son sol, BBC, juillet 2020.

Le Royaume-Uni a suspendu avant les autres pays l’accord avec Hongkong concernant l’extradition de criminels, tout comme les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et donc l’Allemagne et la France.

Cette situation permettrait entre autres d’accueillir des citoyens non hongkongais que la loi sur la sécurité nationale peut inquiéter. C’est par exemple le cas de Zhu Muming, citoyen américain d’origine hongkongaise, résidant aux États-Unis depuis plus de 30 ans et néanmoins poursuivi par la police hongkongaise pour « incitation à l’indépendance de Hongkong ».

Des mesures jugées trop timides

Fin juillet, outre la suspension de l’extradition, d’autres mesures prises par l’Union européenne sont rendues publiques : y figurent une facilitation de l’entrée des Hongkongais en Europe et la prohibition de la vente à Hongkong d’équipements et de produits techniques à usages militaire et policier. Sans surprise, Pékin avertit les Européens de ne pas « s’ingérer dans les affaires internes chinoises » – une déclaration posture, surtout destinée à rassurer sur le plan de la politique intérieure chinoise.

Cependant, les mesures de l’UE ont été qualifiées de « timides » par le député européen Reinhard Bütikofer, président de la Commission des relations du Parlement européen avec la Chine.

Tensions lors du sommet UE-Chine, DW, 22 juin 2020.

En Chine, ces décisions européennes ont fait également du bruit. Nombreux sont ceux qui s’expriment à travers les réseaux sociaux et Internet, soit ouvertement, soit de manière indirecte, mais masqués afin d’échapper à la censure.

Il n’est pas étonnant de voir les Hongkongais et les Chinois continentaux ayant un penchant libéral éprouver une certaine déception et du regret vis-à-vis de cette « timidité » européenne.

En revanche, ceux ayant une position nationaliste s’affichent sur les réseaux sociaux sous un ton ironique, avec des propos émaillés de moquerie, de mépris et d’arrogance. Ils qualifient les pays européens de « tigres de papier » ou de « lâches qui ne cherchent qu’à gagner l’argent de la Chine ». Ils sont fiers de témoigner ainsi de la puissance de leur « grande patrie » et de son ascendant sur l’Europe.

En tant qu’intellectuel et universitaire d’origine chinoise, je ne peux que constater à quel point le monde européen semble répéter un même schéma où l’inertie psychologique collective prend le pas sur la décision politique. L’Europe a certes été marquée par deux grandes guerres sur son sol et une guerre froide. Mais n’a-t-on pas observé les conséquences d’un même manque de réaction et d’opposition dans le passé lors de points de rupture majeurs, comme la violation du traité de Versailles en 1936 par Hitler ?

Un test pour la solidité de l’Union européenne

Le plan de relance adopté le 21 juillet par les Européens pour lutter contre la pandémie est un signe très encourageant de solidarité économique interne. Il renforce également le besoin commun du respect de la démocratie et de la liberté.

Une autre façon de consolider cette Union serait une réponse commune à la montée en puissance de la Chine, un État néo-totalitaire. Lui faire barrage pourrait, d’une certaine manière, offrir une occasion à l’Europe d’accélérer sa construction politique.

En effet, la réaction de l’UE vis-à-vis de la situation actuelle en Biélorussie montre que l’UE est capable d’agir politiquement et rapidement. Mais l’UE, portée par le couple franco-allemand, saura-t-elle renoncer aux sirènes de Pékin ?

« Diviser pour mieux traiter avec »

« Diviser pour mieux traiter avec », telle a été la politique européenne de Pékin depuis des décennies.

Nous pouvons imager que, dans les années à venir, pour atténuer la pression des sanctions américaines, la Chine tentera de jouer la carte européenne pour briser l’étau de plus en plus serré que lui impose Washington.

Rappelons quelques chiffres. La Chine est le deuxième partenaire commercial de l’UE derrière les États-Unis, avec 394 milliards d’euros d’importations vers l’UE et 210 milliards d’exportations vers la Chine en 2018.

La Chine est aussi le septième client de la France et le deuxième fournisseur, avec des chiffres de respectivement 20,8 milliards et 49,2 milliards d’euros. Quant à l’Allemagne, en 2018, les mêmes chiffres étaient de 106 milliards et 93 milliards euros, soit 200 milliards au total. Les échanges commerciaux entre la Chine et l’UE atteignent aujourd’hui, selon la Commission européenne, un milliard d’euros par jour.

Déjà, comme le relève une tribune de Ben Hall dans le Financial Times, Angela Merkel comme Emmanuel Macron, qui se sont rencontrés au fort de Brégançon pour discuter de l’avenir de l’Europe, pourraient chercher à accommoder Pékin afin d’éviter tout conflit économique.

Hongkong sera-t-il, dans ce contexte, un test des convictions pro-démocratiques des têtes pensantes de l’UE ?



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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